Dans la tête d'une expat (2)

En juin 2015, j'avais écrit un premier volet de cette série "Dans la tête d'une expat" racontant mon sentiment par rapport au fait que j'avais quitté la France, et quelques observations sur la vie et la mentalité britanniques.

Je disais, notamment : " Je retourne donc quand je le souhaite, du moins dès que cela est possible, en tout cas de façon régulière, faire un tour à Paris et parfois dans d’autres villes que je fais découvrir à mon compagnon. Donc non, je ne ressens pas de manque. Juste le plaisir de retrouver ce, et ceux, qui faisaient mon univers quotidien de parisienne, et d’aller refaire un petit tour dans mes lieux préférés parisiens. Ainsi, c’est un réel bonheur de revoir, lors de mes visites parisiennes, les musées et autres lieux d’expositions que j’avais l’habitude de fréquenter, voir s’ils ont changé, ce qu’il y a de nouveau à voir, c’est encore plus sympa de boire un thé ou un jus dans mes cafés préférés, de flâner de nouveau dans les quartiers qui m’inspirent, d’aller dans les petites salles de cinéma, de repartir sur les traces de François Truffaut, de nous rendre à Montmartre à la recherche d’Amélie Poulain, de remonter le canal pour essayer de trouver où se cachait le Clan des Siciliens… ou plus prosaïquement de retourner faire quelques courses dans les boutiques et magasins où j’avais l’habitude de me rendre, comme ceux du treizième arrondissement où la gourmande que je suis achète ses gâteaux au soja et son jus de coco."

Depuis 2015, certaines choses ont changé, et pas seulement le fait que mon compagnon et moi nous nous sommes passé la bague au doigt. Mes rapports avec Paris, et la France en général, ont changé. 

C'est toujours vrai que Paris et la France ne me manquent pas car je ne suis pas loin, par contre mes retours à Paris, s'ils sont toujours vécus comme de très agréables jours de vacances et de loisirs ponctués d'expositions, de concerts, de balades, de découvertes (comme quoi on n'a jamais fini de découvrir une ville)... commencent pourtant à me poser problème pour plusieurs raisons.

Ainsi, avant de parler des raisons pour lesquelles j'aime tellement Paris, et de mon opinion sur la façon dont les expats sont considérés en France, "Mamie" va un peu ronchonner.

Tout d'abord, chaque fois que je reviens sur Paris, je me mets à avoir les yeux qui pleurent. Je ne sais pas si c'est la poussière ou la pollution, voire les deux combinés, mais c'est instantané : dès que je mets le nez dans la rue, j'ai les yeux qui se mettent à pleurer, le nez qui coule, j'éternue, je me gratte parfois même la gorge, surtout dans le métro où l'air semble particulièrement vicié. 

Je crois qu'il y a un véritable problème de santé publique à Paris, comme dans beaucoup de capitales mondiales (et je crois d'ailleurs que Paris n'est pas la pire élève en la matière) qui n'est pas suffisamment pris en compte par les autorités. Mais que faire, à part interdire purement et simplement les voitures dans la capitale ? Petite ville = peu de voitures / grande ville = beaucoup de voitures. Comment faire autrement ? 

Paris a essayé d'encourager le co-voiturage, mais cela ne semble pas marcher si bien que ça. Parfois, nous observons quelques minutes les voitures qui passent devant nous, et la plupart ne transportent qu'un seul passager. 
Je me souviens d'une publicité à la radio, ou était-ce un commentaire d'un présentateur (j'habitais encore Paris à l'époque), qui annonçait joyeusement que le co-voiturage était l'occasion de se faire de nouveaux amis, voire, voire... de trouver l'amour. J'ai trouvé quand même dommage qu'on doive utiliser ce genre d'arguments pour inciter les gens à faire du co-voiturage. En gros, peu importait qu'on le fasse ou non pour contribuer par sa petite pierre à diminuer la pollution. Ce qui importait, c'était ce que cela allait vous rapporter, à vous. On encourageait les gens à le faire, certes, mais pour un motif purement égoiste.
Du reste, on n'a jamais annoncé aux nanas qu'elles risquaient également de faire de mauvaises rencontres. Vous allez me dire que souvent le co-voiturage passe par des agences, ou en tout cas des sites internet où l'on peut laisser des avis sur les membres. Mais premièrement, ces sites vous font payer pour trouver un "chauffeur", le trajet n'est pas gratuit (ce qui enlève d'emblée le côté militant de la chose, le co-voiturage c'est maintenant un business), et deuxièmenent ça n'est pas la garantie absolue de ne pas tomber sur des abrutis. Un peu comme sur eBay : 100 % d'avis positifs sur un membre ne garantit pas forcément que la personne est honnête.
Cela dit, je reconnais que c'est un peu normal que le passager participe aux frais d'essence, cependant, si un automobiliste va, je sais pas, de la place de la Nation au Pont de Neuilly, ça ne lui coûtera pas plus cher en essence qu'il y aille seul ou avec ce qu'on appelait autrefois un "auto-stoppeur".

Bref, cela a semblé marcher un temps (on voyait en effet sur Paris plus de gens rassemblés dans une seule et même voiture) mais ça semble s'être un peu calmé désormais.

Personnellement, ça ne m'a jamais intéressée de pratiquer le co-voiturage car je suis pour la suppression des voitures, et basta ! Mettez moi au pouvoir (si, si...) et je deviens une vraie petite dictatrice. Le pouvoir absolu ou rien ! Les voitures, allez, oust ! Place aux bus, aux tramways, et au sentiment d'espace ! Retour au Paris du début du 20ème siècle, mais sans les charettes tirées par les chevaux, bien sûr. On multiplie le nombre de bus par quinze, afin qu'on arrête de voir des bus bondés dans lesquels on ne peut même pas monter, on ouvre de nouvelles lignes, on améliore le confort (je sais plus quel bus on a pris la dernière fois à Paris, mais le siège était certes recouvert de tissu, mais dur comme de la pierre), surtout si l'on pense aux personnes âgées, et on force les gens à payer leur trajet ! Ca, c'est un truc qui me choque à Paris, le nombre de gens, surtout des personnes très jeunes, qui sautent par dessus les barrières dans le métro ou qui ne prennent même pas la peine de payer leur trajet dans le bus. A ce niveau là, bon point pour l'Angleterre.

Bon point pour la France, il y a quelque chose que j'aime désormais particulièrement à Paris, auquel je n'avais jamais prêté attention autrefois, c'est l'animation qui règne (parfois, pas toujours) dans le métro et les bus parisiens.
Les Britanniques sont des gens calmes et discrets, et si vous êtes déjà allés à Londres (nous y passons -forcément- chaque fois que nous nous rendons en France, et nous allons parfois y passer le week-end aussi), ou si vous y résidez, vous avez dû remarquer que les gens sont, en général, beaucoup plus silencieux, je dirais en fait "réservés", dans l'underground londonien que dans le métro parisien. Beaucoup lisent un journal ou un livre (et c'est très bien, ce n'est pas une critique), et si certains papotent, ce n'est pas de façon à ce que tout le monde entende leur conversation. Les plus bruyants en fait, ce sont les touristes qui semblent cependant se fondre instinctivement dans l'ambiance générale et restent moins extravertis que les touristes que l'on rencontre dans le métro parisien, qui parfois se "lâchent".
Dans le métro parisien, dépendant toutefois de l'heure et de la ligne, ça peut être tout le contraire, on peut voir tout le wagon (je sais, wagon c'est supposé être pour les bestiaux mais je n'aime pas dire "voiture" dans ce cas) animé de discussions, de gens qui s'interpellent, qui se marrent, bref, il y a plus de spontanéïté, plus d'animation, et moi j'aime bien. Peut-être aussi parce que ça me fait désormais tout drôle d'entendre de nouveau parler Français autour de moi, du coup je suis plus attentive à l'ambiance parisienne que je ne l'étais autrefois. Pareil pour les bus, je trouve les chauffeurs parisiens plus accessibles que les chauffeurs londoniens ou d'autres villes plus petites du Royaume Uni. Il m'est arrivé autrefois de papoter durant tout le trajet avec un chauffeur de bus 75 un jour où je me rendais à La Villette. Je ne le ferais pas en Angleterre (d'ailleurs je crois même que c'est interdit ici, pour des raisons de sécurité, de parler aux chauffeurs de bus, du coup les gens ne le font pas). Cela dit, dans le métro de Paris, il y a aussi les gens antipathiques, les gens agressifs, ceux qui vous écrabouillent les pieds et ne disent même pas pardon, et ceux qui font des têtes d'enterrement, en espérant pour eux que ce n'est pas dû au fait qu'ils croulent sous les problèmes, car là effectivement c'est triste et ça fait de la peine.

Où en étais-je, au fait ? Ah oui, je parlais de pollution et de co-voiturage. 

Deuxième problème auxquel je suis confrontée : toujours pour blâmer les voitures, grrrr, je ne supporte absolument plus le bruit des voitures sur les grandes rues, boulevards et avenues parisiennes. Quand nous allons à Londres passer le week-end, afin de voir des expos, des musées, on a moins cette impression de boucan permanent car Londres est une ville tentaculaire, et souvent le musée (à part ceux situés dans les quartiers centraux, comme le Science Museum, bien sûr) se trouve dans un quartier calme et excentré. On dirait qu'à Paris tout est compacté dans un espace beaucoup plus restreint. A Paris, on a moins cette impression de respirer que l'on a plus facilement à Londres. 

Du coup, la dernière fois qu'on est venus à Paris, nous sommes sortis nous balader à six heures du matin, afin d'éviter le rush. On a remonté les Champs Elysées depuis la Concorde jusqu'à l'Arc de Triomphe, et jamais la "plus belle avenue du monde" ne m'a semblée aussi magnifique. Les Champs étaient quasiment vides, presque silencieux, et c'était génial de voir l'avenue se réveiller tout doucement. Le problème c'est que ça fait un peu tôt, quand même, et qu'à cette heure là tout est fermé à Paris. Impossible de trouver un endroit où prendre une tasse de thé.

Qu'est-ce que c'est beau, Paris, tout de même ! Je reste admirative devant la beauté de cette ville, et c'est une des raisons pour lesquelle je l'aime tellement. Bien sûr Paris est plus sale que Londres, le métro aussi est plus sale, et c'est très dommage car ça gâche pas mal de choses, mais la ville elle-même, ses monuments, sa lumière (surtout lorsque le soleil se lève), tout est tellement beau, parfois même grandiose !

Vous l'avez compris, mes visites parisiennes se font désormais sous le signe du tourisme, ce qui est vraiment très agréable car la capitale française a énormément a offrir d'un point de vue culturel. Et pourtant je ne suis pas une touriste en France. Je ne me considère pas ainsi. 

C'est très difficile à expliquer ce qu'on ressent lorsqu'on vit ailleurs, à l'étranger, et qu'on rentre passer quelques jours dans le pays qui est toujours le sien, mais où l'on ne vit plus depuis si longtemps qu'on commence même un jour, de façon presque imperceptible, à s'y sentir une étrangère. En tout cas dans le regard des autres...

Cela fait maintenant plus de cinq ans que nous avons quitté Paris et, comme je le disais plus haut, je suis surprise maintenant chaque fois que j'entends de nouveau parler Français dans les rues, les magasins, le métro, les bus. Il me faut un certain temps pour m'y habituer à nouveau et me réadapter. Même si bien sûr je contacte par téléphone ou Skype mes proches en France, mais ce n'est pas tous les jours non plus, ce n'est pas pareil lorsque tout à coup vous êtes replongés dans le bain et que vous devez recommencer à vous exprimer uniquement en Français avec les gens que vous rencontrez : acheter un carnet de métro, demander des places de cinéma, des entrées pour tel musée, commander des boissons ou un plat, faire les courses, écouter la radio, en étant sur place et non comme si je pratiquais une langue étrangère. (Au fait, on a résolu le problème exposé dans l'article mis en lien ci-dessus en achetant un câble ethernet de 20 mètres, afin que je puisse continuer à écouter France Inter sur Internet en me baladant avec l'ordi sous le bras dans toute la maison, mais franchement, c'est pas génial. C'était mieux de tourner le bouton d'un bon vieux poste de radio...)

On se sent décalé.

Parfois il m'arrive de chercher mes mots, ils refusent de revenir assez vite pour que mes phrases ne soient pas hésitantes, d'autres fois le mot sort spontanément en Anglais avant même que je ne m'en rende compte (exemple, je peux sortir à quelqu'un un truc du genre : "je sais pas si le cinéma is open"...) Bref, vous voyez le problème... Et ça, c'est pas du tout du snobisme de ma part, je le fais pas exprès contrairement à ce que croient certaines personnes. Ca sort vraiment comme ça, sans que je le contrôle.
Je commence à nettement mieux comprendre le "phénomène" du bilinguisme où une phrase peut être dans une langue avec l'introduction d'un ou plusieurs mots dans une autre langue. J'étais autrefois étonnée d'entendre des personnes "issues de l'immigration" parler par exemple en Arabe et tout d'un coup je reconnaissais un mot en Français.

J'ai l'impression de ne plus être une Française comme les autres, et administrativement parlant, je suis désormais une "Française du monde", une "Française de l'étranger", comme on appelle les expats. Expat, c'est un statut, mais le statut est encore mal considéré, et pas suffisamment pris en compte.

Cela se ressent dans la façon dont les gens nous considèrent. Je passe rapidement sur les réactions du type : "ben t'avais qu'à rester en France", "toi tu vis pas en France alors t'as pas ton mot à dire", et ce genre de débilités qu'on sert à tous les expatriés, surtout sur les forums internet, beaucoup moins en face à face, je pense plutôt à la façon dont les personalités politiques françaises prennent en compte les expatriés dans leurs programmes électoraux. Cela va des partis qui ont des branches travaillant pour les Français de l'étranger... à rien du tout.

Il semble que certaines personnes, y compris des politiques, ce qui est bien plus grave, classent les expats dans deux catégories : 
- ceux qui reviendront un jour en France, et là, ben, s'ils ne sont pas pris en compte durant leur séjour à l'étranger, c'est pas grave puisque de toute façon c'est temporaire, ils reviendront
- et ceux qui ne rentreront pas en France mais s'installent définitivement à l'étranger, et ceux là n'ont qu'à aller se faire voir. Ils ont choisi de quitter le pays, ben qu'ils assument. 
Dans un cas comme dans l'autre, ça montre une étroitesse d'esprit pathétique qu'on n'oserait même pas imaginer chez un bourrin.

C'est bizarre, tout de même, cette attitude, parce qu'une voix, c'est une voix, peu importe l'endroit du monde où elle a été déposée. 

Il y a des partis politiques qui, de toute évidence, n'en ont rien à faire des expats. D'autres tentent de les prendre en compte, mais les pauvres on sent qu'ils se forcent, hé hé... ;-)  D'autres partis se préoccupent vraiment des expatriés et font des propositions concrètes et intéressantes, cependant, on ne peut pas non plus voter pour un parti uniquement parce qu'on est personnellement concerné par un seul aspect de son programme. Il faut voir également tout ce que le parti en question propose, pour tout le monde, en terme d'emplois, d'impôts, de protection sociale... mais aussi de culture. Ne pas oublier la culture, c'est très important. On vote pour soi, bien sûr, mais on vote aussi pour ce que cela va apporter au pays tout entier.

Et c'est là que certaines personnes ne comprennent pas que l'on puisse continuer à se sentir concernés par des décisions qui n'affecteront (en bien ou en mal) que les gens situés sur le territoire français lui-même. Il me semble que tous les expats du monde, qu'ils soient Français de l'étranger, ou d'un autre pays, gardent ce lien du coeur avec leur pays de nationalité, même ceux qui savent qu'ils ne reviendront jamais y vivre, pour diverses raisons. On regarde de loin comment le pays va, on se sent concerné pour les proches que l'on a laissés sur place, bien sûr, mais on se sent également concernés pour les autres, tous les gens que l'on ne connait pas mais dont on sait qu'ils risquent de subir les conséquences de mauvaises décisions économiques prises à la va-vite, ou de mauvais traitements que l'on croit bon de réserver à certains.

Il n'y a pas si longtemps que cela que les Français de l'étranger sont représentés à l'Assemblée. Cela ne date en effet que de 2008, avec en fait les premières élections de députés en 2012 ! Avant cela, les expats n'étaient représentés qu'au Sénat. Autrement dit, à l'époque où les expats n'étaient pas représentés à l'Assemblée, un Français qui vivait hors de France n'était pas aussi important aux yeux de la société qu'un autre Français qui, lui, vivait à l'intérieur du territoire. Un truc que j'ai du mal à comprendre, mais pas besoin d'essayer de comprendre, de toute façon, puisque l'erreur a été rectifiée. Ca fait tout de même des Députés en charge de circonscriptions parfois énormes puisqu'elles regroupent, par zones géographiques, les expats installés dans de nombreux pays du monde, donc avec pas mal de réalités différentes à gérer, j'imagine, mais c'est quand même mieux que rien. Et en plus j'imagine aussi que ça doit être un travail passionnant pour la personne qui a été élue.

Etre expat, c'est un statut très particulier, et parfois un peu bancal : on vit dans un pays, on n'y est pas juste de passage mais on y est en permanence, mais on ne vote pas dans ce pays (sauf aux locales, on verra si c'est maintenu avec le Brexit), et par contre on vote pour les élections d'un pays dans lequel on ne vit plus. 

Comme je suis une femme, ça me donne en plus l'impression d'être revenue au bon vieux temps où les femmes n'avaient pas le droit de vote, ha ha ! Tu vois ton mari partir voter ("A tout à l'heure, Chérie" enfin, dit en anglais) et toi tu restes dans ta cuisine (vintage, bien sûr...) et tu continues à préparer la popotte !   ;-)

Ca me fait penser qu'on a beau être en pleine semaine du cerveau en ce moment, il n'en reste pas moins que c'est l'heure de l'estomac. 

Kettle on...



17 mars 2017.