Fluctuat Nec Mergitur, un p'tit tour et de retour...

De retour aujourd'hui de trois jours passés à Paris. Départ vendredi, retour mardi. La ville est aussi belle, aussi bouillonnante, aussi pleine d'énergie que toujours. 

Cependant, cette énergie, faite de bruits permanents de circulation, de grondements divers, de milliers de gens qui vaquent à leurs occupations, formant un flot humain au milieu duquel il faut naviguer, se faufiler, trouver sa place, cette énergie faite aussi du crissement assourdissant de certaines rames de métro sur leurs rails, elle a tendance à m'épuiser désormais. Après plusieurs années passées dans une petite ville calme et tranquille située, de plus, du côté britannique de la Manche, je n'ai plus l'habitude de toute cette agitation et ce bruit.

"De plus", car les Anglais ont la réputation, très certainement méritée, d'être plus calmes que les Français. Même l'énorme ville de Londres est plus calme et moins stressante que Paris. Paris est faite d'agitation parfois extrème, de gens qui marchent à une vitesse folle, parfois même qui courent, qui vous bousculent, et sont trop pressés pour se retourner et vous demander pardon, d'automobilistes klaxonnant à la moindre occasion, d'autres automobilistes (ce qui me fait me demander pourquoi les gens deviennent si différents dès que leur voiture est impliquée) qui parfois s'engueulent en pleine rue.

Paris m'épuise. Au bout de trois jours à peine, je suis à ramasser. Je ne peux plus y venir sans attraper une grippe, un rhume, une angine, une conjonctivite, une toux persistante... la liste pourrait être longue... voire des mycoses because la saleté du métro. Avant, lorsque j'y vivais, je n'avais pas ces problèmes. Lorsque je viens à Paris maintenant, je passe mon temps à me passer du gel désinfectant sur les mains pour essayer de chasser les germes. Moi qui croyais que l'immunité contre certains germes, que les migrants perdaient après quelques temps loin de leur contrée de naissance, ne concernait que les personnes en provenance de lointains pays tropicaux, ou les touristes sujets à toutes sortes de petits désagréments, je me rends compte maintenant que cela peut concerner tout le monde. Je ne semble plus être immunisée contre les germes parisiens. 

Paris m'épuise désormais, mais je l'aime de plus en plus. Et j'aime de plus en plus les Parisiens, qui pourtant n'ont pas toujours bonne réputation. Je ne serai jamais immunisée contre Paris lui-même.

La dernière fois que nous étions venus à Paris, c'était le lendemain des attentats de novembre (c'était prévu que nous venions). J'avais trouvé la ville sous le choc, triste, sonnée, les rues étaient étrangement silencieuses, certaines donnaient même à la capitale un air de ville fantôme, beaucoup de gens avaient l'air préoccupés, bouleversés, parfois abattus, et pourtant on sentait les Parisiens déterminés à résister, à ne pas céder à cette peur que l'on cherchait à leur inoculer de force. Des gens faisaient exprès de s'assoir en terrasse, parce que les terrasses de café, c'est aussi cela, Paris, et certains cafés (enfin pour être exacte j'en ai vu un ou deux, mais je suis sûre qu'il y en avait plus) affichaient même des banderolles sur lesquelles on pouvait lire : "Je suis en terrasse". J'ai trouvé cela très fort et très émouvant. La Place de la République, où nous nous sommes rendus, était recouverte de bougies, de photos, de messages, d'hommages divers. Nous ne sommes pas allés devant le Bataclan. 

(Les photos ci dessous ont été prises en avril 2016)











Plusieurs mois après le drame, la statue de la République était toujours recouverte de messages et d'hommages aux victimes des attentats (et de quelques graffitis, pauvre statue !), on y retrouve le "Fluctuat Nec Mergitur" et le "Même pas peur", mais il est venu s'y ajouter des messages plus politiques, notamment liés aux Panama papers, et bien sûr à la loi El Khomri et la Nuit Debout qui font la une de l'actualité en ce moment. 

J'ai trouvé les Parisiens encore frappés par ce qui est arrivé, c'est normal, et les radios en parlent encore énormément, mais dans l'ensemble, l'énergie, je trouve, est revenue. La ville s'est peut être réveillée avec la gueule de bois, mais elle s'est réveillée. Les gens vaquent de nouveau à leurs occupation, vous bousculent aux heures de pointe sur les boulevards, le samedi, parfois sans se retourner pour vous demander pardon, ils sourient, se marrent ou font la tronche comme avant, les klaxons ont repris du service, et oh bonheur ! on a même vu deux automobilistes s'engueuler.

A la République, il y a aussi, désormais, la Nuit Debout. Je sais qu'il s'agit, au départ, d'un mouvement de protestation contre la loi El Khomri, au sujet de laquelle je n'ai pas eu le temps de m'informer. Avant de venir à Paris ce mois-ci, je me suis connectée sur leur radio internet et vu quelques reportages filmés sur le vif dans la rue, sans doute au moyen de téléphones portables, et l'impression générale que j'ai alors retiré de ce mouvement est une certaine confusion. J'ai eu l'impression d'un mouvement pas très bien organisé, je ne dirai pas un mouvement qui ne va nulle part, mais je me suis demandé ce qu'il va ressortir de tout cela. 

Bien qu'ils aient un programme et un manifeste, je ne comprends toujours pas exactement ce qu'ils veulent, concrètement, au delà de cette protestation initiale contre la loi El Khomri. Lorsque l'on consulte leur site internet, on voit qu'ils organisent des "Assemblées populaires" (j'ai horreur de ce genre de vocabulaire, ça me rappelle toujours tout ce que j'ai lu sur les Khmers rouges, sans bien évidemment comparer ce mouvement à une idéologie qui a eu pour résultat une effroyable dictature sanglante), des "Jury citoyens" (y jugent-ils quelque chose ?) ils font des réunions sur le thème de l'écologie, du logement, de l'économie, du féminisme... bref, j'ai l'impression que ça part un peu dans tous les sens. Il vaut mieux essayer de réfléchir sur notre société que ne pas réfléchir du tout, évidemment, mais, je me répète, que va-t-il ressortir de concret de tout cela ? 

J'ai participé aux manifestations étudiantes de 1986, ayant suivi le mouvement général bien que ne rejettant pas la totalité de ce qui était proposé dans le projet de loi Devaquet (je pensais que l'on pouvait s'inspirer de quelques points et les adapter, faire des compromis), j'ai fait les manifs dans la rue avec les copains copines, j'ai participé (ou plus exactement je suis venue écouter, en observatrice très attentive, mais je n'ai pas réellement participé) aux assemblées générales dans les amphis de ma fac, j'ai rencontré des tas de gens à cette occasion, et j'ai gardé deux impressions de ce mouvement. 

D'abord, si t'étais pas d'accord avec l'avis général ultra majoritaire et ultra dominantc'était même pas la peine de venir, tu étais un traître à la cause du peuple. C'est le "t'es avec nous, ou t'es contre nous" que l'on retrouve dans tant de mouvements politiques. Tu te devais d'être en total désaccord avec le projet de loi, d'en rejeter tous les points, sans exception, en bloc, sans discuter, sans même chercher à réfléchir par toi-même et encore moins penser que l'on pouvait peut-être faire quelques compromis... Oui ? Non ? Aucun compromis ? Ah bon...

Deuxièmement, une fois la loi abandonnée, le mouvement s'est très rapidement essoufflé. Toutes ces assemblées générales durant lesquelles les "meneurs" (car il y en avait, sous la forme de délégués étudiants, de représentants de ceci ou cela) avaient non seulement élaboré des plans d'action contre la loi, organisé les manifestations, mais aussi refait le monde, rêvé d'un monde meilleur, n'ont mené à rien de concret sur le long terme. Le petit journal universitaire que le "comité" du mouvement avait commencé à publier a stoppé net sa publication, les gens sont retournés en cours (comme beaucoup d'étudiants en accord partiel avec le mouvement, je n'avais cessé d'y aller que lorsque les profs se sont eux-mêmes mis en grève, oh la vilaine traître à la cause !) les étudiants ont cessé leurs assemblées générales et ont recommencé à flipper car les examens approchaient, et le monde a repris son cours tranquille.

Bref, je me demande si Nuit Debout continuera sur le long terme (et dans ce cas il en ressortira sans doute quelque chose) ou alors ce sera comme notre mouvement étudiant de 1986, qui a obtenu ce qu'il voulait, à savoir le retrait du projet de loi, mais n'a été le début de rien, n'a rien élaboré, réellement rien changé à notre modèle de société et n'a, finalement, pas refait le monde du tout. 

Paris est actuellement en ébullition mais, je me répète encore, que va-t-il donc ressortir de tout cela ? Il me semble avoir compris (pas évident de suivre de près l'actualité quand on n'est plus en France) que le mouvement Nuit Debout refuse d'avoir des représentants, des portes paroles ? C'est bien de vouloir que tout le monde s'exprime à égalité, j'approuve, on ne peut qu'approuver, forcément, et d'un certain côté je trouve ce mouvement populaire très intéressant, mais où vont-ils s'ils n'ont pas de représentant, ni (à mon impression, qui est peut-être fausse) vraiment d'organisation structurée ? 

J'ai vaguement lu que le philosophe Alain Finkielkraut s'est fait virer du mouvement, ou un truc dans le genre ? Je n'ai pas encore eu le temps de lire ce qu'il s'est passé mais je vais sans aucun doute le faire très vite.

Le mouvement va-t-il s'essoufler, tomber dans les extrêmes (si ce n'est déjà le cas), mieux s'organiser, élaborer une pensée positive et réellement constructive (si ce n'est déjà le cas) ? Refaire le monde ? Se casser brutalement la figure ? S'effilocher peu à peu ? Tomber dans le néant, voire dans l'oubli ?

L'avenir nous le dira.



Mardi 20 avril 2016
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